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Machine à écrire

« Ce que nous écrivons, nous ne pouvons pas le dire. Si nous pouvions le dire, nous ne l’écririons pas. » René Char

 

Je n’avais pas dix ans quand, dévorant les bibliothèques rose et verte, je me mis à écrire, dans des cahiers à spirales, de petits romans d’aventure que j’illustrais moi-même.

Beaucoup plus tard, au lycée, sous l’influence de Baudelaire et Rimbaud que je découvrais alors, j’écrivis des poèmes en alexandrins dans le goût du Parnasse, pleins de jeux sonores et de métaphores tonitruantes.

À l’université, et pendant les années qui suivirent, je fis quelques essais du côté de l’autofiction, et j’écrivis une poignée de nouvelles. L’une d’elles, intitulée Intérieur nuit, fut d’ailleurs publiée par les Presses de la Sorbonne. En partie inspirée d’une anecdote racontée par mon père, elle racontait l’histoire d’un homme tuant dans un accident de voiture son meilleur ami, qui l’avait sauvé des années auparavant de la noyade. La nouvelle se déroulait entre Paris et Marseille, sur fond d’univers médical et de trafic d’organes : tout un programme.

Plus tard, je mis à profit mes compétences stylistiques et syntaxiques dans la réécriture de traductions en français de divers textes littéraires, issus de l’anglais, de l’allemand, du slovène ou du tchèque, et qui furent publiés dans plusieurs ouvrages et revues.

En 2012, à la faveur d’une pause dans mon activité professionnelle et d’un long séjour en Égypte, entre tourisme et lecture, je décidai de me consacrer sérieusement à l’écriture, et me tournai résolument vers la fiction. Et depuis lors, je n’ai pas cessé de noircir des pages, de travailler style et narration, d’imaginer des histoires.

Cette activité s’est intensifiée ces dernières années, et plusieurs projets que j’ai initiés m’ont poussé à produire de la fiction de façon presque compulsive, à la façon d’une machine, d’une machine à écrire. Car plus on écrit, plus on a de quoi écrire ; plus sa sensibilité littéraire, psychologique, sociale et esthétique se développe ; plus le monde s’ouvre à nous, rempli de choses à raconter et à décrire.

Sans compter plusieurs nouvelles que j’aimerais réunir dans un recueil ; un récit écrit aux trois quarts ; un roman dont l’ensemble du scénario est établi et une cinquantaine de pages rédigées ; un autre roman, dont les deux cents pages, rédigées en 2017, doivent être corrigées ; et, évidemment, quelques ébauches –  je suis actuellement en train de finaliser un projet, commencé il y a cinq ans, en vue de le proposer à la publication.

Il s’agit d’un recueil de deux-cents nouvelles courtes, aux tons et aux genres variés mais formant un ensemble cohérent, et dont sont extraits les cinq textes ci-dessous.

 

Tout le monde en France me connaît.

En ce moment, je fais souvent la une des quotidiens. La presse m’appelle « le Quincailler ». Alors je suis content.

Mon père, s’il était encore de ce monde, il serait fier de moi. Depuis sa mort, j’ai repris son commerce et je perpétue son nom, affiché en grand sur l’enseigne, sur la place centrale de notre petit bourg de Vierne, près de La Châtre, dans le Berry.

Je suis devenu si fameux que les policiers de Paris sont descendus jusque dans notre belle province pour enquêter sur mes activités. Des policiers venus de la capitale, ça n’arrive pas tous les 36 du mois par ici. Bien sûr, je ne leur ai rien dit quand ils sont venus m’interroger, comme ils l’ont fait avec tous les quincaillers de la région. Mon père m’a appris à toujours garder les secrets, sinon il me battait. Alors j’ai bien retenu la leçon.

(Bon, même si je gardais les secrets, mon père me battait quand même. De toute façon, il me battait pour un oui ou pour un non. Mais je ne peux pas lui en vouloir. C’était mon père, il avait le droit. C’était pour m’endurcir, qu’il me disait. Ses coups, d’une certaine façon, c’était comme des caresses. À force, ça me réchauffait. Ça nous rapprochait. Ma mère, elle, était douce. Ça me faisait du bien, mais ça me dégoûtait aussi un peu.)

Et, aujourd’hui que mes deux parents sont décédés, je me sens plus seul que jamais. Surtout le soir, en hiver, quand je prends mes repas dans l’appartement sombre et silencieux, au-dessus de la boutique. Alors je me souviens avec émotion du temps de mon enfance, et de nos dîners tous les trois devant la télévision où, tout en mâchonnant un bon gigot, nous regardions des films pornos.

À cette époque, j’étais petit encore, et, une fois sorti de table, j’allais dans la nuit attraper les chats errants. Et je leur tirais les moustaches, et je leur coupais la queue avec des ciseaux, ou je leur arrachais les testicules d’un coup sec.

Puis je les jetais dans le marais et je les regardais s’y noyer sous la lune, avec leurs petits miaulements attendrissants.

Il faut me comprendre, je ne pouvais pas faire autrement que les tuer, ils étaient vraiment trop mignons.

Bref, après que mes géniteurs eussent péri dans l’incendie de la cabane à outils dont j’avais malencontreusement verrouillé la porte, j’ai commencé à traîner à la base de loisirs le dimanche en été.

Je rencontre beaucoup de filles là-bas.

Quelquefois j’en ramène une au magasin.

Je les attache à la tuyauterie, je leur fais avaler des boulons, des vis et des douilles, puis je leur fais boire de l’essence.

C’est rigolo de voir leur tête qui change de couleur, mais après elles ne bougent plus du tout, alors je les balance dans l’Indre.

L’aurore naissante ensanglante la ligne d’horizon comme pour l’accouchement d’un dieu.

À l’opposé, le ciel est encore noir et criblé d’étoiles.

Dans la ville endormie, une silhouette parcourt les rues désertes d’un pas rapide. Sa tête semble recouverte d’un voile – il est difficile de bien distinguer les choses dans la pénombre ambiante. Cependant, la lueur rougeoyante des premiers feux de l’aube, qui teinte le faîte des toits et se dilue vaguement dans les ténèbres des murs, suffit à guider le noctambule.

Longeant d’abord sur quelques mètres une haute paroi de briques flanquée d’imposants contreforts, le mystérieux personnage tourne soudain et disparaît sous un porche.

Ce porche est une construction à part entière, logée entre deux contreforts, comme emboîtée entre eux. Surmonté d’un dôme lunaire, il s’apparente à un petit pavillon astucieusement inséré dans le prolongement des piliers, qui font saillie sur le mur d’enceinte. Malgré l’obscurité qui y règne, l’inconnu sait exactement quand s’arrêter pour ne pas s’y cogner, où poser sa main, quel anneau tourner et quel battant pousser pour ouvrir la lourde porte de cèdre sculpté.

Il pénètre alors dans une immense cour ouverte sur les cieux.

Encadré par quatre interminables colonnades, l’endroit est dallé à l’infini de marbre blanc. La pierre lisse miroite sous le scintillement des astres.

Le silence est complet, presque sacré.

L’air est phosphorescent.

L’homme s’arrête un instant, semble respirer l’esprit du lieu.

Puis, d’une démarche cette fois plus sereine, comme s’il s’apercevait maintenant qu’il s’est pressé à l’excès, il traverse tranquillement, dans la clarté vaporeuse, ce vaste espace vide.

Il s’arrête devant une autre porte, dont, à nouveau, il tourne l’anneau et pousse le battant, qu’il referme derrière lui.

L’intérieur est, comme le porche, plongé dans l’ombre. Mais, encore une fois, malgré l’absence totale de lumière, l’inconnu sait exactement où se diriger, au centimètre près. Il marche ainsi sans hésiter dans le noir complet. Au bout d’un couloir qui s’interrompt vite, il arrive à un étroit escalier en colimaçon. Il entreprend alors la montée des quatre-vingt-dix-neuf marches de la tour, pour les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu.

Lentement, mais sans répit, et sans qu’il trébuche, les marches défilent une à une sous ses pieds.

Parvenu au sommet, l’homme fait une pause, les battements de son cœur s’étant accélérés du fait de son ascension.

Le panorama, grandiose, s’ouvre alors devant lui.

L’édifice domine la ville, les villages alentour et le désert.

Pendant un instant, le temps de reprendre son souffle, l’homme contemple la voûte céleste qui, bleu profond d’un côté, commence à pâlir à l’autre extrémité. L’atmosphère s’éclairant peu à peu, on voit maintenant que notre héros est âgé : son dos est quelque peu bossu, et on aperçoit même une barbe blanche pointer hors de sa capuche.

Une fois reposé, le vieil homme fait quelques pas sur la plateforme, qui semble en apesanteur au milieu du ciel. On se croirait au sommet d’un phare.

Le mystérieux individu s’approche d’une table située à l’abri du lanternon, et s’y saisit d’un astrolabe, posé en équilibre entre une pile de livres et un volume enluminé, ouvert. D’abord il ajuste l’instrument en le tenant verticalement devant ses yeux ; puis il fait pivoter l’alidade sur son axe afin de viser l’étoile d’Al-Taïr, encore visible. Après cette opération, il place l’appareil à l’horizontale, couché dans sa main ; aligne correctement l’aiguille ; actionne le mécanisme du tympan ; et, enfin, lit l’heure sur le bord gradué.

Il est temps.

Alors le muezzin oriente son corps face à la Mecque, abaisse ses paupières, prend une grande inspiration, et fait émerger de sa poitrine et de sa gorge le chant de l’adhan. Malgré son grand âge, sa voix est pure et puissante.

Au même moment, comme s’il n’attendait que ce signal, le disque solaire passe l’horizon.

Et, tandis que l’appel à la prière retentit du haut du minaret et se perd au-dessus de la médina, les étoiles, privées désormais de la nuit mourante, se fondent peu à peu dans la clarté qui envahit le ciel.

Le chant d’Abd An-Nour Al-Muaddin qui entre par la fenêtre ouverte me fait soudain lever les yeux de mon livre.

Alors seulement, je m’aperçois que le jour est en train de se lever. Je n’ai pas vu le temps passer, j’ai consacré ma nuit à lire ; mes yeux suivaient sans discontinuer les lignes du texte, comme une barque entraînée par le courant.

Je me redresse et, en clignant des yeux, je regarde la clarté du soleil pâlir le carré de ciel découpé par l’encadrement de la fenêtre, et faire émerger de l’ombre les objets qui peuplent ma chambre.

En même temps, la voix puissante et mélancolique de mon ami qui psalmodie l’appel à la prière se diffuse dans la pièce. Elle semble être portée par la lumière elle-même, comme mêlée à elle : elle tournoie dans l’air avec les grains de poussière et de sable, et se dépose sur les feuillets couverts de notes qui tapissent mon bureau.

J’éteins la lampe à huile et j’étends mon dos sur le dossier de la chaise. Puis je m’étire les bras et me passe la main sur le visage.

Je n’ai pas dormi de la nuit. Ces derniers temps, je ne dors plus ; ou très peu, deux ou trois heures ; et souvent pendant le jour.

Je me nomme Abou Kacem Omar Al-Kateb Ibn Ibrahim Ibn Khalil Ibn Nasser Al-Qurtubi. Mais pour plus de commodité, vous pouvez m’appeler Ibn Nasser.

Je suis philosophe.

Je dis cela car, il y a peu, je vivais dans un pays qui favorisait l’étude des sciences et des lettres. Mais cette époque est révolue. En effet, depuis quelques années, une poignée d’oulémas réclamaient d’interdire l’exercice de l’écriture et de l’art lorsqu’ils n’étaient pas strictement religieux, ou quand ils s’écartaient d’une certaine lecture du Coran. La pratique d’autres croyances que l’islam, ainsi que les métiers de chanteur et de musicien, ou encore la consommation d’alcool et de tabac, furent également désignés comme sacrilèges.

Longtemps, notre calife a résisté. Le prestige de ces fanatiques allant grandissant, il a fini par leur céder. Et, du même coup, il a retiré son soutien à ses intellectuels, dont je faisais partie.

Aujourd’hui, je sais que mes jours sur cette terre sont comptés, que bientôt j’en serai banni.

Le principal motif en est mon dernier ouvrage, intitulé La Lumière de l’univers et la quête de la vérité, traité sur les liens entre dialectique et théologie. L’accusation dont j’ai été l’objet porte plus précisément sur le paragraphe suivant, à la page 101 de la première édition :

« Certains parmi nous semblent pratiquer la religion, non par un mouvement d’humilité et de charité, mais pour une raison exactement inverse, qui serait de prendre leur revanche sur le monde. En conséquence, leur soumission à Dieu les amène paradoxalement à se considérer comme supérieurs aux autres ; et plus ils affichent leur engagement, plus ils se croient permis d’imposer leur loi. Si alors ils se laissent pousser la barbe, c’est moins en signe de respect pour un glorieux devancier, que parce qu’ils s’imaginent que l’apparence fait l’homme, et que ce mimétisme pileux leur offrira d’office la sagesse du Prophète. Mais la sagesse n’est pas un masque qu’il suffit de revêtir pour être subitement doté des qualités dont il n’est qu’une image. »

Et me voici menacé d’exil pour ces quelques lignes.

On me demanda de les renier. Je refusai.

Alors on me traita d’hérétique, d’apostat, de renégat – que sais-je encore. On railla mes proches ; des passants me crachèrent dessus…

Soudain, des clameurs et des crépitements au-dehors me sortent de ma torpeur.

Je me lève et m’avance sur mon balcon.

Alors je vois, en bas, une foule d’hommes qui alimentent un autodafé au milieu de la rue, et me crient, couvrant de leur voix furieuse le chant du muezzin :

« Fils de chien, on te brûlera comme on brûle tes livres ! »

Ce week-end était un week-end comme les autres.

D’abord, comme tous les vendredis, mon oncle Bob est venu me chercher au lycée avec sa moto. Et, comme tous les vendredis, il en a fait des caisses (avec sa moto, lol).

Je vous explique, même si vous êtes déjà sûrement au courant.

Donc, en arrivant, il a fait des dérapages contrôlés sur la chaussée – sous les applaudissements railleurs des potes et les gémissements orgasmiques des meufs. Il a quand même fini par venir se garer au bord de la route. Mais, pendant au moins une minute, il a fait vrombir le moteur, à l’arrêt, en enfumant tout le trottoir, genre pour montrer la puissance de son engin. Enfin, il a coupé le contact, il a fait passer sa jambe par-dessus le siège en se cambrant, de façon à bien montrer son cul moulé dans son jean (qu’il imagine sexy alors qu’il est juste gros), il a retiré son casque avec un geste fougueux en secouant la tête comme pour déployer ses cheveux (alors qu’il a plus que trois poils sur le caillou), il a ouvert sa veste en cuir clouté pour bien montrer au-dessous sa chemise déboutonnée sur son torse poilu, et il a allumé une cigarette avec un air suffisant comme ces rock stars à banane complètement ringards dont il est fan.

Comme vous le savez, il me fait ce cirque quasi toutes les semaines : au début ça me foutait la honte, maintenant juste ça me blase. Parce que le pire, c’est que c’est devenu comme un rituel dans ce bahut, qui fait marrer tout le monde, les élèves, les parents, les pions, les profs (dont vous j’imagine), et jusqu’au dirlo. J’essaie de pas regarder quand je passe la grille pour sortir, et qu’on me fait une haie d’honneur, genre comme à Versailles en l’honneur du roi. Moi, j’avance en baissant la tête, en mode saoulé.

Quand j’arrive devant mon oncle, il me dit à chaque fois, face à la gueule que je tire : « Alors, t’es pas content que ton oncle vienne te chercher avec sa grosse moto ? ». Alors on va se calmer hein, sa « grosse » moto c’est juste une 125, donc y a franchement pas de quoi la ramener. Du coup je marmonne, je prends le casque qu’il me tend, je monte derrière lui, et on décampe sous les acclamations assassines du parvis noir de monde.

Voilà, ça c’est mon oncle. Il est pathétique, mais c’est mon oncle, on choisit pas.

Ce vendredi, comme tous les vendredis, il a insisté pour me faire faire un tour sur les mêmes routes désertes de notre bled qu’on connaît par cœur, alors que, comme d’hab, je ne voulais pas, et comme toujours, on l’a fait quand même. Et il était content, parce qu’il a bien pu dépenser son essence pour rien.

Bref (désolé, je me suis un peu étendu), comme tous les vendredis soir, on a échoué au Buffalo de la zone d’activité du Bourbier. Mais cette fois, y a sa nouvelle meuf qui a débarqué en scooter et en mini-jupe rose. Bon, c’est pas exactement un scoop, vu qu’il a une nouvelle meuf à peu près tous les trois mois.

Je me plains, mais faut avouer que mon oncle est cool avec moi, même s’il se la joue limite grand frère. C’est un peu grotesque ok, mais bon c’est mignon. Le truc, c’est qu’il est un peu lourd à tout le temps me parler des gonzesses, il me prend pour un gamin, à me demander si j’ai une copine, si j’ai déjà niqué, etc. (Vous nous avez demandé en classe de décrire notre week-end avec nos mots, alors c’est ce que je fais : si je pense niqué, j’écris niqué. Je ne suis pas un écrivain moi, je ne fais pas de la littérature.) Par exemple, comme la serveuse était sexy, pendant qu’elle prenait la commande, oncle Bob m’a fait des clins d’œil appuyés et des gestes de la tête, à la fois pour me faire remarquer que c’était un beau morceau, et pour me demander si j’étais prêt à me lancer. Mais moi là j’avais pas envie de draguer, j’avais la dalle et j’avais plus envie de côtelettes de bœuf que d’une chatte. (Je ne fais pas de la littérature moi, je fais mieux : je parle de la réalité. Ça doit vous changer de vos lectures de bourgeois. Je m’en fous d’avoir une sale note. Saquez-moi tant que vous voulez si ça vous fait bander.)

Après on est allés à la boîte au bord de la RN 963 où mon oncle bosse – d’ailleurs c’est là qu’il a rencontré sa meuf, elle est infirmière à l’hôpital. Je me demande si c’est vrai qu’elles se font culbuter par le chirurgien en chef, en tout cas moi elle m’excite bien sa meuf.

Dans la boîte, j’ai croisé des potes et j’ai trouvé une meuf canon, mais je vous dirai pas ce que j’ai fait avec elle.

Après, mon oncle m’a ramené en moto chez moi.

Le lendemain je me suis levé tard. J’ai maté des séries dans mon lit, j’ai joué à la console, j’ai mangé des restes de chips au fond d’un sachet qui traînait sur le carrelage au milieu de mes fringues. J’ai retrouvé des potes pour un foot, et le soir on a pris des bières et des pizzas, on s’est maté des films d’horreur et un porno, on a fumé des joints, ils sont partis vers quatre heures du matin. Mes parents étaient pas là, ils étaient dans la famille de mon père. Moi je n’y vais plus, c’est des cons en grande majorité.

Le dimanche je suis allé courir dans la forêt du Bourbier, même s’il faisait moche. À la fin il pleuvait des cordes, je suis rentré trempé, couvert de boue, en sueur, j’avais froid et chaud en même temps. J’ai pris une douche, et j’ai fait de la muscu, et j’ai repris une douche. Après j’ai regardé la télé, j’ai fait mes devoirs, puis j’ai bu une bière avec mon ex. On a baisé vite fait dans les chiottes du bar. On finira par se remettre ensemble, c’est sûr, et on se mariera et on fera des gosses, voilà ce qui arrivera.

J’ai fini par rentrer me coucher, j’ai mis mon réveil et je me suis endormi devant une série, au terme de ce week-end de merde de plus.

Si toute la vie c’est comme ça, je vous jure Monsieur, je vais pas tenir.

Les morts ne nous quittent pas.

On les croit partis ; parfois ils reviennent : on peut les voir, on peut les toucher. Sont-ils morts, ou se sont-ils seulement absentés ? Qu’est-ce que le temps ? Souvent on se trompe : on croit que des années se sont écoulées ; en vérité ça n’a duré qu’une seconde.

Ou est-ce nous qui sommes morts ? On aurait expiré sans même s’en apercevoir ? À quoi tient la vie ? Où est la frontière ?

C’était une fin d’été, sur une plage de l’Atlantique.

Nous étions riches, nos parents possédaient une villa située à Anglet, dans le Pays Basque, en face de l’océan. À cette époque de l’année, les touristes avaient quitté les lieux, comme la plus grande partie de notre famille. Mon frère et moi étions restés le mois de septembre avec nos parents pour étudier au calme. Nous étions jumeaux ; et tous deux doctorants à l’Université de Bordeaux : mon frère faisait une thèse en Histoire de l’art, moi en Lettres.

Nous vivions donc à quatre dans cette immense maison de six cents mètres carrés. Parfois on s’y perdait comme dans un cerveau. On pouvait s’isoler dans les vastes pièces, travailler en regardant la mer par la fenêtre… Sans parler du parc, qui faisait plusieurs hectares. On s’appelait sur les portables pour se retrouver, notamment pour que les parents nous annoncent que le repas était prêt. Si on désirait disparaître une journée entière, on se mettait en mode avion.

Le matin, mon frère aimait nager deux ou trois kilomètres. Je l’accompagnais jusqu’au rivage ; moi je ne nageais pas, parce que j’avais trop peur des baïnes. Je m’installais donc sur la plage déserte, et, pendant qu’il allait à l’eau et s’éloignait vers l’horizon, je lisais L’ère du soupçon, et autres essais littéraires. Il s’absentait habituellement pendant une heure ou deux. À la fin, je le voyais revenir vers moi dans la mer au-dessus de mon livre ouvert.

Puis il sortait de l’eau, son corps lisse, blanc, maigre et musclé qui ruisselait d’eau, et il s’effondrait comiquement à mes côtés dans le sable, sur le dos, tout souriant, fourbu, pour reprendre son souffle. Sa poitrine luisante et bombée se soulevait à intervalles réguliers. L’eau dégoulinait de ses cheveux longs sur son visage. Ses tétons se dressaient, tout son corps frissonnait. Je posais mon livre, et avec une serviette je le séchais, lui essuyais la peau, lui frottais la tête. Ensuite nous nous mettions en route vers la maison où nos parents nous attendaient pour déjeuner.

Un jour il n’est pas revenu.

Je l’ai attendu trois heures, puis je me suis décidée à rentrer. Nous avons mangé en silence avec les parents. Après le repas, je suis retournée sur la plage. J’ai scruté l’horizon. Je suis restée recroquevillée jusqu’au soir, à fixer l’océan, à tellement le fixer que j’en faisais pleurer mes yeux. La nuit est tombée, je grelottais dans le vent qui balayait l’immense étendue de sable et de mer, mon père est venu avec une couverture et m’a ramenée à la maison.

Le lendemain mon frère n’était toujours pas revenu. Nous sommes allés à la police. Les jours qui ont suivi, ils ont fait des rondes en vedette, en hélicoptère. Ils n’ont rien vu. Aucun corps n’a été ramené par les vagues sur le rivage. Mais selon eux, il était certain qu’il s’était noyé. Je n’y croyais pas. Tant que je ne l’avais pas vu mort, il n’était pas mort.

Je me suis mise à imaginer des histoires à dormir debout : qu’il avait nagé jusqu’en Amérique, ou qu’un dauphin l’avait pris sur son dos, ou qu’il avait croisé un cargo qui l’avait recueilli, qui l’avait emmené, et qu’il se trouvait maintenant aux îles Kerguelen, ou en Micronésie, ou plus loin encore, au-delà du 180° méridien, au-delà de la ligne de changement de date, et que s’il ne m’écrivait pas, c’était parce qu’il avait remonté le temps, comme Phileas Fogg, parce qu’il était passé dans un autre espace-temps, et qu’il était définitivement coincé dans hier comme dans une prison, un hier qui se répétait inlassablement et qui l’empêchait de jamais atteindre aujourd’hui. Ou alors il avait nagé jusqu’à des îles paradisiaques, où il s’était échoué seul, et il attendait désespérément qu’un navire vienne le secourir. Ou alors simplement il était revenu un peu plus haut ou un peu plus bas sur la plage, hors de ma vue, et il s’était échappé pour me faire une plaisanterie, et il ne me donnait pas de nouvelles pour me faire bisquer.

Mais soixante ans sans nouvelles, la blague est un peu longue.

J’ai arrêté de travailler sur ma thèse. Désormais je passais ma journée assise sur le sable, à observer l’océan ; ou je marchais le long du rivage, je fouillais les buissons, je regardais derrière les dunes, dans les rochers. Je voulais dormir sur la plage la nuit, mon père s’est mis en colère, il me l’a interdit. Alors j’ai fait le mur, mais au troisième coup il s’en est rendu compte. Il m’a enfermée dans ma chambre. J’ai sauté par la fenêtre, je me suis cassée la cheville. Après l’hôpital, j’ai recommencé à traîner sur la plage. Mon père m’a laissé faire, il avait renoncé. Mais mon frère ne revenait pas.

J’ai arrêté de manger. Nous sommes rentrés à Bordeaux, mes parents m’ont internée dans une clinique psychiatrique. Je refusais toujours de m’alimenter. On m’a mise sous perfusion. Autrement je serais morte. Je suis restée des mois à la clinique. Pendant ce temps, mon frère ne revenait pas. Chaque jour je m’attendais à le voir entrer dans ma chambre avec son sourire et ses cheveux longs.

Petit à petit, j’ai fini par me remettre à avaler de la nourriture, et je suis rentrée chez mes parents. Ils ont fait une cérémonie à la maison, où ils ont prononcé un éloge funèbre.

Ma vie s’est remplie de silence.

Mais il n’y avait toujours pas son corps. Il y avait juste des photos de lui sur un meuble, entourées de bouquets de fleurs. Il continue de vivre, il n’est pas mort. On n’a pas retrouvé son corps. Il n’y a pas de cadavre. Il est vivant.

Des années ont passé. J’ai repris ma thèse, je l’ai soutenue, je suis devenue maître de conférence. J’ai vieilli. Je ne me suis jamais mariée. Mais j’ai eu un fils. Il est grand maintenant, il vit à New York.

Je suis retournée souvent à Anglet, seule ; j’y retourne encore, soixante ans après, et je marche sur la plage, je m’assois sur le sable, je fixe l’horizon, et j’attends que mon frère revienne.

Un jour il revient.

Je suis assise sur le sable, je regarde l’océan.

Et soudain je le vois.

C’est lui.

C’est mon frère. Mon frère qui revient.

De loin je vois sa tête, ses mains qui brassent l’eau, le bouillonnement de ses pieds.

Il approche.

Il s’arrête de nager. Il a pied. Il se met debout. Il marche.

Il sort de l’eau.

Il s’avance vers moi.

Il est toujours aussi beau, toujours aussi jeune.

Et moi je suis vieille, si vieille, à l’aube de la mort.

Je vois le corps de mon frère. Je ne l’avais plus vu depuis si longtemps. Lisse, blanc, maigre et musclé, ruisselant d’eau. Des larmes remplissent mes yeux et troublent ma vue.

Et il me prend dans ses bras, ses bras tout mouillés, et il me serre, et je sens, à travers le tissu de mon pull, son torse solide et vigoureux de jeune homme, qui écrase mes seins fripés et avachis de vieille femme ; et j’ai l’impression qu’ils se raffermissent, qu’ils reprennent en volume, en hauteur ; et je n’ai plus mal au dos, et je n’ai plus mal aux os, et je n’ai plus mal nulle part ; et je sens dans mon corps une étincelle de vie se rallumer, une vivacité ancienne remonter des profondeurs, comme une nouvelle jeunesse, un nouveau départ.

Je suis dans les bras de mon frère, et je ne bouge pas, je ne veux pas bouger, de peur de briser le charme, et mon frère me caresse doucement les cheveux, et il me dit simplement :

« J’ai nagé plus loin que d’habitude. J’espère que je n’ai pas été trop long. »